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1. Sens haptique

La perception tactilo-kinesthésique ou haptique (terme introduit en psychologie par Revesz, 1934, 1950; cf. aussi Gibson, 1962) ou active résulte de la stimulation de la peau résultant des mouvements actifs d'exploration de la main entrant en contact avec des objets. C'est ce qui se produit quand, par exemple, la main et les doigts suivent le contour d'un objet pour en apprécier la forme. Dans ce cas, il s'ajoute nécessairement à la déformation mécanique de la peau celle des muscles, des articulations et des tendons qui résultent des mouvements d'exploration. Des processus très complexes sont impliqués ici car ils doivent intégrer simultanément les informations cutanées et les informations proprioceptives et motrices liées aux mouvements d’exploration cutanées pour former un ensemble indissociable appelé perceptions haptiques (cf. Gentaz, 2000a).

 

Les caractéristiques fonctionnelles du sens haptique manuel tout comme ses processus sous-jacents sont encore relativement mal connus pour plusieurs raisons :

 

(1) Ces processus fonctionnent la plupart de temps de façon entièrement automatique car les informations proprioceptives sont généralement traitées inconsciemment;

 

(2) Les contractions musculaires génèrent des tensions dans l’ensemble des tissus dans lesquels sont situés les mécanorécepteurs cutanés et proprioceptifs. Ces forces internes peuvent exister même en l’absence de tout mouvement (par exemple, lors de la co-contraction de muscles antagonistes). L’activité de ces récepteurs dépend donc non seulement des forces externes comme la gravité ou les forces de contacts mais aussi de ces forces internes qui ne sont généralement pas observables directement;

 

(3) Il est difficile de se faire une représentation simple des stimuli qui sont à l’origine de nos perceptions haptiques car ce sens trouve son origine dans de nombreux mécanorécepteurs distribués qui interagissent de façon complexe avec l’environnement (Cette situation est bien différente de la modalité visuelle dont les récepteurs rétiniens sont organisés d’une façon particulièrement simple et localisée). Une description complète du stimulus alors nécessiterait la caractérisation de la façon dont les forces internes et externes sont distribuées dans le corps. En effet, il est important de garder à l’esprit que l’application d’une force en un point particulier du corps peut amener un changement de l’activité des propriocepteurs dans le reste du corps. Par exemple, le soulèvement d’un poids va en général avoir des répercussions d’ordre mécanique qui vont bien au-delà de la surface de contact entre la peau et le stimulus. En effet, cette simple action de soulèvement va non seulement stimuler les récepteurs cutanés dans la main mais aussi créer des couples dans toutes les articulations du bras qui vont stimuler des récepteurs proprioceptifs dans tous les tissus avoisinants. De ce point de vue, les champs réceptifs du système haptique peuvent englober le corps entier même si la surface de contact est limitée;

 

(4) Les commandes motrices sont en général accompagnées d’une copie (appelée copie efférente ou décharge corollaire) qui peut être utilisée par le système moteur pour anticiper les résultats de son action indépendamment des signaux cutanés et/ou proprioceptifs provenant de périphérie. De nombreuses études suggèrent que ces signaux générés de façon interne sont aussi utilisés par le système perceptif (cf. McCloskey, 1981). A ce propos, il est important de noter que les décharges corollaires peuvent exister même en l’absence de tout mouvement. En effet, les forces internes (contractions musculaires) nécessaires pour opposer une force externe (e.g. la gravité ou le poids d’objet) sont aussi accompagnée de décharges corollaires qui peuvent contribuer à la mesure ces forces. En fait, ces décharges corollaires pourraient être à l’origine du sens de l’effort;

 

(5) Des mouvements d’exploration volontaires, variant en fonction des caractéristiques de ce qu’il faut percevoir, doivent être produits par la personne pour compenser l’exiguïté du champ perceptif cutané (limité à la zone de contact avec les objets) et appréhender les objets dans leur intégralité. Le stimulus va donc dépendre de la façon dont l’objet est exploré. Il en résulte une appréhension morcelée, plus ou moins cohérente, parfois partielle et toujours très séquentielle, qui charge lourdement la mémoire de travail et qui nécessite, en fin d’exploration, un travail mental d’intégration et de synthèse pour aboutir à une représentation unifiée de l’objet (Revesz, 1950). L’objet n’est donc pas le stimulus à proprement parler, mais un élément qui va structurer les signaux tactilo-kinesthésiques pendant les mouvements d’exploration de la même façon que les objets dans l’espace structurent le flux optique lors d’un déplacement de l’œil. De nombreuses études ont d’ailleurs montré que les caractéristiques des mouvements d’exploration ont une importance capitale sur les perceptions.